Mardi 27 mars 2012
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Merci à la Dame d'Iroise, Danièle, de m'avoir rappelé un si beau moment de littérature et de vie,
récemment partagées sur un bord de mer ... breton bien sûr !
L'ILE DES MORTS MARINS
Il ne faut pas toucher à la carcasse d'une barque dont la mer s'est nourrie comme d'un
fruit de choix avant d'en recracher l'écale trop dure. Passez au large de la carène morte au lit mort du sable, débris d'anatomie sèche, flancs rompus et disjoints qui élèvent au ciel, à lignes
tragiques, la face même du naufrage. On doit laisser la vague après la vague avaler ce reste et le ramener, pièce à pièce, au port secret des côtes sous-marines où le feu maître du navire attend
son bien.
Dans les profondeurs de la mer, sous la muraille de l'eau vivante, il est un havre de
grâce ; et le pêcheur, boussole perdue, barque éventrée sur la dent du récif, quand il coule au fond, docile au jeu des courants et les yeux ouverts, regarde se lever l'image d'un grand port dans
les profondeurs de la mer.
Et il coule toujours vers la ville inférieure qui lui lance l'appel de ses cloches
confuses, il navigue nonchalamment comme un grand poisson souple, ses cheveux de goémon noir palpitant à l'entour de son front, il éveille son visage mort à la caresse d'une lumière inconnue qui
monte des abîmes et il coule toujours.
Plus vivant que jamais, le voilà debout sur le musoir d'un port de pêche : blancheur
laiteuse de la chaux sur les maisons basses, rumeur assourdie des mots bretons dans une foule de rudes hommes tout à fait pareils aux pêcheurs de sa race, mais pas d'oiseaux criards, pas de
femmes sur les seuils à jouer du crochet, ni autour des filets bleus ou bruns que les gars ramendent assis, genoux ouverts, plus vivants que jamais.
Tous les marins du port fantôme sont les noyés des naufrages armoricains qui
s'affairent à calfater les esquifs démembrés de leur dernière navigation mortelle. Et certains attendent toujours que revienne vers eux le "grand débris" du chalutier, du malamok, de la pinasse,
échoué en grève sous le ciel, pour y remettre le gréement et pour que trouve embarquement chaque marin du port fantôme.
Quand viendra la jour, on ne sait quand, la voile mise au haut du mât, le gouvernail
ferme tenu aux mains des anciens pilotes, toutes ces étraves tiendront le cap sur l'escale éternelle de l'ouest, où le corps-mort les attend au bassin d'une île verte ; et c'est là qu'elles
seront enfin désarmées, une fois pour toutes et à jamais, quand viendra le jour.
Il faut laisser les grandes épaves retourner au rendez-vous.
P.J. Hélias ( extrait de Légendes de la mer )
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